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12 août 2019

Passages

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Le marcheur est le seul à s’entendre avec le temps. En retour, celui-ci le comble de bonheurs insignes en lui ouvrant des chemins qui lui ressemblent, des raccourcis pierreux et malaisés entre des maisons et des jardins ou des méandres de pavés luisants le long de sévères murailles.

 

Allié au temps pour la conquête d’un vieil escalier ou d’une traboule, le passant (qui se hâte toujours dans les dictées) s’approprie un espace relié à tout un réseau clandestin de ruelles, de boyaux et de voûtes, dédale nécessaire où des grilles s’entrouvrent sur de petits potagers qui couvent des graines de courge et des lézards endormis.

 

Toléré pendant des années, le passage peut devenir un droit inaliénable et aucune pancarte n’empêchera l’accès à un raccourci dont le bénéfice s’annule souvent avec la gymnastique requise pour enjamber le clos branlant, escalader le mauvais mur de tuile, éviter la ferraille rouillée d’un vélo abandonné pour toujours et se jouer des herbes folles.

 

Ces difficultés n’existent pas devant l’ivresse de passer ailleurs que les autres, de disparaître brusquement pour refaire surface d’un bond, comme après une fugue.

 

Ébouriffé de chélidoine et de laitue des murs, le sentier citadin de nos esquives accède à la noblesse des ruines. De lieu commun il devient un lieu-dit, un lieu d’être où résonne le poème d’un pas nonchalant.

 

Extrait de mon recueil de proses courtes L'inventaire des fétiches, © Éditions Orage-Lagune-Express, 1988.

Photo Christian Cottet-Emard

 

 

10 août 2019

Le sens de l’eau

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Qu’importe aux sapins et aux épicéas ? Nourriciers, ils nous hébergent déjà et survivent mieux aux guerres parce qu’ils ne vivent pas dans le temps humain.

 

Nous pourrions les imiter un peu si nous n’avions pas perdu le sens de l’eau, si nous n’avions pas oublié l’intimité si vaste et sage avec son chant multiplié par les fontaines.

 

Forêt confiante en l’infinie courbure du temps, la vie repousse ici à chaque pulsation, à chaque battement de sève.

 

Rien ne nous allège plus qu’un arbre en la clairière, portant le ciel à bout de branches et le regard jusqu’aux lisières des nuages. En lui s’échangent les patiences et les lenteurs du monde, en marge de notre vitesse qui précipite chaque jour et l’abîme.

 

Extrait de mon recueil de proses courtes L'inventaire des fétiches, © Éditions Orage-Lagune-Express, 1988. Droits réservés.

Photo M-C C

 

08 août 2019

Au parc

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Nos autos rôdent autour du parc et le grignotent en ronronnant mais à l’inverse du dompteur qui retient ses fauves, nous n’avons pas de fouets à leur claquer au nez. Aussi s’approchent-elles de plus en plus près, comme si elles seules détenaient le privilège du mouvement.

 

Au parc, la certitude paradoxale de se sentir chez soi au beau milieu d’un lieu public exhume de nos mémoires des nostalgies de vagabond. Aucun territoire ne nous appartient et ne se dérobe comme ce lieu d’heures lentes où fontaines, grilles et kiosques nous aident à mettre le temps entre parenthèses.

 

La ville alentour copie des pages d’Histoire de plus en plus difficiles et laisse la marge à des clochards de plus en plus jeunes. Au coin d’une allée, nous observons l’un d’eux que nous ne voulons pourtant pas voir, le temps d’une halte sur notre banc quotidien.

 

En ce décor où cohabitent riens des villes et riens des champs, jeunes et vieux se rejoignent dans l’œil du cyclone. Tout près, surviennent des choses graves et complexes alors qu’ici, l’instant est suspendu.

 

Extrait de mon recueil de proses courtes L'inventaire des fétiches, © Éditions Orage-Lagune-Express, 1988. Droits réservés.

(Photo CC-E)